J'ai aujourd'hui achevé la lecture de
La pensée straight, essai de Monique Wittig qui rassemble des articles parus au départ dans des revues féministes (
Questions féministes,
Feminists Issues) ou d'autres ouvrages (
Homosexualities and French Literature), que Monique Wittig a pu aussi communiquer lors de conférences.
Ce livre a été réédité cette année aux Editions Amsterdam.
Sur le site feministes.net, Mathilde consacre un article à l'édition de 2001 :
Résumé de "La pensée straight" (je pense qu'elle a fait une erreur dans la partie "On ne naît pas femme" : il est écrit "elle déplore aussi que tout un courant féministe et également lesbien tende à vouloir être de plus en plus
féministe", mais il s'agit de "
féminin". Il manque également le titre du premier chapitre, "La catégorie de sexe". Cet article est une bonne présentation de
La pensée straight)
Dans l'édition de 2007, de nouveaux textes ont été ajoutés :
Paradigmes : Wittig définit les mots Désir, Différence, Femme, Hétérosexualité, Lesbianisme, Lesbiennes, Sexualité, Snobisme par rapport à son travail autour du féminisme et de la norme hétérocentriste.
Le point de vue, universel ou particulier : publié initialement comme avant-note à
La Passion de Djuna Barnes. Wittig associe sa réflexion féministe et lesbienne à la réflexion littéraire. Elle rappelle que le concept d' "écriture féminine" est creux et dessert les femmes en maintenant le mythe de "la-femme" (Wittig écrit
la-femme avec un tiret pour souligner qu'il ne s'agit que d'un mythe, un concept sexiste). Elle évoque la difficulté que peut représenter l'écriture pour un "écrivain minoritaire" (ici, une lesbienne) ; en effet un livre avec des personnages homosexuels peut être à tort lu comme un livre sur l'homosexualité, et n'attirer alors plus que le public homosexuel ("Cela devient un texte à thème social et il attire l'attention sur un problème social (...). Pris comme symbole ou adopté par un groupe politique, le texte perd sa polysémie, il devient univoque". "Un texte écrit par un écrivain minoritaire n'est efficace que s'il réussit à rendre universel le point de vue minoritaire, que s'il est un texte littéraire important").
Le cheval de Troie : La métaphore du cheval de Troie sert à évoquer les oeuvres littéraires qui détruisent les formes et les règles littéraires conventionnelles. Une telle oeuvre peut permettre d'universaliser un point de vue socialement minoritaire (cf paragraphe au dessus).
La marque du genre : texte sur le genre dans la langue française. Wittig fait remarquer que seul le genre féminin est marqué, car le genre masculin se confond avec l'universel.
Elle est contre la féminisation des mots (ex : écrivaine), car cela revient à accentuer la différenciation genre féminin / genre masculin. Son idéal est la suppression des genres dans la langue. Elle convient néanmoins qu'en raison de leur poids idéologique, des mots comme "homme" (désignant à la fois l'être humain et l'être de sexe masculin) pourront difficilement désigner à la fois hommes et femmes.
Quelques remarques sur Les Guérillères : Wittig apporte des précisions sur son oeuvre
Les Guérillères. Ne l'ayant pas lue, je ne peux qu'en parler abstraitement à partir de ce qu'elle en dit. Wittig s'inspire du poème épique pour décrire la victoire du pronom personnel
elles sur
ils dans le langage :
elles devient représentation de l'universel. Wittig avait précisé dans le texte précédent qu'elle ne cherche pas à décrire une féminisation du monde ("sujet d'horreur aussi bien que sa masculinisation") mais à rendre les catégories de sexe obsolètes dans le langage. Le fait que le
elles devienne représentation de l'universel dans ce livre retient l'attention du lecteur et souligne l'arbitraire de la domination du genre masculin (cela me fait songer au livre d'Isabelle Alonso,
Roman à l'eau de bleu, dans lequel c'est le féminin qui l'emporte pour décrire un monde dominé par les femmes).
Quelques citations de Wittig : Car il n'y a pas de sexe. Il n'y a de sexe que ce qui est opprimé et ce qui opprime. C'est l'oppression qui crée le sexe et non l'inverse. L'inverse serait de dire que c'est le sexe qui crée l'oppression ou de dire que la cause (l'origine) de l'oppression doit être trouvée dans le sexe lui-même, dans une division naturelle des sexes qui préexisterait à (ou qui existerait en dehors de) la société.Cela me fait songer à l'affirmation de Christine Delphy selon laquelle c'est le genre qui précède le sexe, et non l'inverse...
Les lesbiennes ne sont pas des femmes.Cette citation, prise au premier degré, peut paraître choquante. Qui - à moins d'être imprégné de préjugés sur les lesbiennes - affirmerait que les lesbiennes ne sont pas biologiquement des femmes, qu'elles sont différentes des autres femmes ?
C'est que Wittig sort du biologique. Comme dans le fameux "On ne naît pas femme, on le devient" de Beauvoir, il faut comprendre le mot "femme" autrement qu'avec son sens le plus courant, pour saisir la théorie de Wittig.
"La-femme", pour Wittig, est une construction sociale incluse dans un système hétérocentriste (où l'hétérosexualité est imposée comme norme), par opposition à la contruction sociale "homme". "La-femme" dans la société hétérocentriste se doit d'être liée à "l'homme" par l'amour et la sexualité. Les lesbiennes sortant de ce schéma, elles ne sont pas des "femmes" dans la société hétérosexuelle.
Cette phrase me semble particulièrement intéressante pour la réflexion féministe, car elle souligne le lien entre sexisme et hétérocentrisme (la domination masculine passe par la norme hétérocentriste). Elle prouve que la réflexion lesbienne au sein du mouvement féministe ne peut qu'enrichir ledit mouvement (chose qui ne s'est pas imposée immédiatement, en raison des litiges entre hétérosexuelles et lesbiennes au sein du mouvement féministe. cf
cette vidéo qui y fait allusion).
Le lesbianisme ouvre sur une autre dimension de l'humain (dans la mesure où sa définition ne se fonde pas sur la "différence" des sexes).Et donc remet en question le concept même de "différence des sexes" dans la société.
Et sinon, en dehors de La pensée straight... qui était Monique Wittig ? L'article de Wikipédia qui lui est consacré m'a l'air fiable si on veut en savoir un peu plus sur "sa vie son oeuvre"...
Ce modeste article ne saurait donner une idée suffisamment précise de ce qu'est
La pensée straight. Il s'agit d'un essai plutôt court et pas excessivement difficile à lire (disons qu'il y a sans doute plus dur... :d). Ma conclusion sera donc : lisez ce livre, c'est un ordre. ;)
(Attention néanmoins, il ne se déniche pas aussi facilement qu'un best-seller à la mode. Mais il vient d'être réédité, donc la "rupture de stock" ne saurait être qu'un faux prétexte inventé par un libraire assoiffé d'argent ne désirant pas se fatiguer à commander un livre peu lucratif...).